Des militants Force Ouvrière de la Loire

8 mai 1945, Mé 67 : de petites histoires du coloniamisme

samedi 9 mai 2015 par Denis RIVIER

Algérie : « la chasse est ouverte »

Alors que le pays fête la reddition allemande, un manifestant nationaliste est tué par un policier. C’est le début d’une vague de répressions sanglantes à Sétif, puis Guelma et Kherrata. Un prologue à la guerre d’Algérie.

Le regard fier, les mains tremblantes, Saal Bouzid ne veut pas lâcher son drapeau. Le commissaire Olivieri braque son pistolet et lui crie de le ranger. Il refuse, se débat, échappe aux policiers qui veulent lui arracher l’oriflamme. Un coup de feu. Le jeune homme est touché à l’épaule, il tombe sur le pavé. Autour de lui, les manifestants s’écartent, apeurés. On crie, on court, on se cache sous les tables du Café de France. Saal se relève et ramasse le drapeau qu’il brandit bien haut. Olivari tire encore. Saal s’effondre. Le drapeau est par terre, dans la poussière. Tout près, Saal est mort, une balle dans la tête.

Pourtant la manifestation avait commencé sans heurts. Ce 8 mai, les habitants de Sétif, la grande ville de la « petite Kabylie », au nord-est de l’Algérie, fêtent la reddition allemande. Pour les soldats partis combattre en Italie puis en Allemagne, colons et indigènes de l’armée de Lattre réunis dans la même campagne, la guerre est finie. La nouvelle vaut bien une cérémonie. Les autorités ont autorisé la manifestation. Les scouts marchent en tête, ils tiennent les drapeaux des vainqueurs, l’Union Jack, la bannière étoilée, le drapeau rouge de l’URSS et le drapeau tricolore des Français. Le chef du mouvement algérien Ferhat Abbas, « le pharmacien de Sétif », a promis une marche pacifique avant de partir pour Alger porter un message au gouverneur français Chataigneau. Mais son mouvement est noyauté par les nationalistes de Messali Hadj, le prophète à la longue barbe et à la chéchia traditionnelle, un orateur charismatique, ancien communiste devenu nationaliste.

Une heure après le début du défilé, quand les manifestants longent les arcades de l’avenue Georges-Clemenceau, l’hymne des messalistes, Min Djibalina (De nos montagnes), se mêle aux « youyous » des femmes. Des banderoles apparaissent. « Vive l’Algérie libre et indépendante ! », « Démocratie pour tous », « Libérez Messali ».

La colère et la panique

Ceux qu’on appelle encore « les indigènes » ont vu la chute de l’armée française en 1940, l’instauration du régime vichyste accueilli avec faveur par les pieds-noirs, puis l’arrivée des Américains, les nouveaux maîtres et les dissensions entre gaullistes et giraudistes. Tout cela a miné le prestige de la puissance coloniale et encouragé les indépendantistes. Plusieurs fois, les Alliés dans leurs déclarations ont promis la liberté aux peuples asservis. Ferhat Abbas le modéré veut l’intégration et des droits égaux. Messali Hadj, que les Français ont déporté à Brazzaville le 27 avril, veut l’indépendance. La manifestation du 8 mai est une occasion pour ses militants. Au cœur des réjouissances, ils feront valoir leurs revendications, pacifiquement mais fermement.

La police a des instructions. Pas question de laisser les « séparatistes », cette minorité d’extrémistes, déployer leurs banderoles. Devant le Café de France, déserté par les colons qui se doutaient de quelque chose, elle intervient. C’est là que Saal brandit son drapeau, rouge, vert et blanc, frappé d’un croissant et d’une étoile, celui dont on fera ensuite le drapeau algérien en supprimant la bande rouge. La mort du jeune manifestant déclenche les violences. On fait le coup de poing, les couteaux sortent des poches, la police tire dans le tas. On relèvera plus tard une vingtaine de morts chez les manifestants. C’est jour de marché à Sétif, les montagnards sont descendus en ville. Eux sont armés. Dans la colère et la panique, ils se dispersent dans les rues de la ville et commencent à écharper les Européens. Vengeance nue ou bien révolte haineuse contre l’ordre colonial ?

Les premières atrocités sont commises. On poignarde, on égorge, le maire communiste Albert Denier tente de s’interposer, on lui tranche les deux mains à coups de hache, la police réplique en tuant, elle aussi, au hasard. Dans les jours qui suivent, la terreur se répand à travers les campagnes. Dans les fermes isolées, au cri du jihad, les femmes sont violées, les hommes assassinés, les cadavres mutilés. Les Européens se barricadent, arment des milices qui tuent à leur tour, rallient les colons dans les grandes propriétés qu’ils entourent de barbelés et de herses, tirant à vue sur ceux qui se présentent. Au total, il y aura une centaine de morts chez les Européens et autant de blessés. Dans toute la région, l’effroi gagne la population européenne qui crie vengeance.

La police distribue des armes

A Alger, à Paris, les autorités françaises décident de réagir. Elles auraient pu rechercher les coupables, contenir la répression, limiter les représailles au strict nécessaire. C’est le contraire qui advient. Soutenu par une population européenne qui a conspué les timides réformes libérales du Front populaire, qui a applaudi à l’ordre vichyste, qui est terrifiée par la révolte potentielle des millions d’Algériens maintenus sous la férule coloniale, le nouveau pouvoir, quoique gaulliste et résistant, veut restaurer l’empire et montrer que la France redevient la grande puissance d’antan. Il faut faire un exemple terrible, dans la grande tradition des répressions coloniales d’avant-guerre. Le 11 mai, le général de Gaulle, chef du gouvernement, envoie un télégramme laconique : « Veuillez prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer tous agissements antifrançais d’une minorité d’agitateurs. » C’est le blanc-seing qu’attendaient les autorités locales. « La chasse est ouverte », disent les colons. Aussitôt, Ferhat Abbas est arrêté, la police déployée dans la région et l’armée mise sur le pied de guerre. Les milices armées écument les douars, abattant sans sommation les indigènes qu’elles rencontrent, sans crainte des poursuites judiciaires. « J’ai abattu trente pigeons », dit un pied-noir.

La police a distribué des armes et sillonné les villages, tuant elle aussi sans distinction, à coups d’exécutions sommaires et de rafales lâchées à l’aveugle. On a fait venir des automitrailleuses, qui tirent sur les moindres rassemblements. Le général Duval, nanti des pleins pouvoirs, a rameuté 2 000 hommes, souvent des troupes coloniales, des spahis de Tunis, des tirailleurs sénégalais ou des tabors marocains, qui obéissent sans ciller.

Eux aussi ravagent les campagnes, épaulés par l’aviation qui bombarde les villages suspects. On a enfin mobilisé la marine, le Duguay-Trouin et le Triomphant, qui mouillent dans la rade de Bougie et tirent 800 coups de canon sur les villages qu’on désigne. A Sétif, à Guelma, à Kherrata, les cadavres encombrent les rues, on n’a plus le temps de les enterrer. On les jette dans des puits ou on les brûle dans des fours à chaux qui exhalent une malodorante fumée bleue. Les informations filtrent lentement

Deux semaines plus tard, le 22 mai, l’ordre est rétabli. On organise des cérémonies de reddition. Les hommes sont réunis sur les places des villages. Ils doivent se prosterner devant le drapeau français et réciter en chœur : « Nous sommes des chiens et Ferhat Abbas est un chien. » Quatre mille personnes sont arrêtées, les militants messalistes sont pourchassés. On prononce 89 condamnations à mort et on en exécute une vingtaine.

Pendant plusieurs semaines, bien après la fin de la répression, les paysans algériens qui marchent sur les routes se cacheront dans les buissons ou dans les collines au moindre bruit de moteur. Pour les autorités, il y a eu 1 165 morts parmi les musulmans. Les messalistes parlent de 45 000 tués, chiffre que reprend le gouvernement algérien après 1962. La vérité est entre les deux, sans doute proche de 15 000 morts. C’est-à-dire plus de cent Algériens tués pour un Européen.

Le 19 mai, le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier demande à de Gaulle l’envoi d’une mission d’enquête. Le gouvernement dépêche sur place le général de gendarmerie Tubert, membre de la Ligue des droits de l’homme, chargé d’évaluer la situation. Il est bloqué à Alger sous des prétextes futiles.

Les informations filtrent lentement, les protestations sont rares. Dans le quotidien Alger républicain, Henri Aboulker, un médecin juif qui a aidé les Américains lors de l’« opération Torch » en 1942, écrit plusieurs articles critiques. Il demande le châtiment des coupables des atrocités du 8 mai. Mais il dénonce aussi les massacres et réclame la libération de Ferhat Abbas. Dans Combat, Albert Camus demande qu’on applique aux Algériens les « principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». Il affirme qu’il y a crise - et non de simples incidents- que « le peuple arabe existe », qu’il « n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve ». Plus encore, il proclame que « l’Algérie est à conquérir une seconde fois ». Dans un texte écrit en 1945, Ferhat Abbas soucieux d’apaisement condamne « les organisateurs d’émeutes, ceux qui avaient poussé à la violence des paysans désarmés […], ceux qui tels des chiens sauvages se sont jetés sur Albert Denier, secrétaire de la section communiste, auquel un salaud sectionna les mains à coup de hache ».

Mais le communiqué du gouvernement général, le 10 mai, traduit l’état d’esprit des autorités françaises : « Des éléments troubles, d’inspiration hitlérienne, se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation de l’Allemagne nazie. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre et les autorités prennent toutes décisions utiles pour assurer la sécurité et réprimer les tentatives de désordre. » Quant au général de Gaulle, il consacre au total deux lignes de ses mémoires au massacre de Sétif : « En Algérie, un commencement d’insurrection survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de mai, a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. »

Après la tragédie

« Je vous ai donné dix ans de plus », dit le général Duval aux autorités civiles. Dans son rapport, il décrit la dureté de la répression et préconise une politique active de réconciliation, seule à même de faire accepter l’ordre colonial. Mais il est trop tard. Pour une génération de militants algériens, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata montrent que l’action légale est vaine, qu’il faut arracher l’indépendance les armes à la main. Quelques jours après la tragédie, les soldats de l’armée de Lattre reviennent en Algérie. Ils sont horrifiés par ce qu’on leur raconte. Plusieurs d’entre eux décident alors de rejoindre les rangs des nationalistes. Parmi eux, Ahmed Ben Bella et Mohamed Khider. En 1954, ils seront, avec quatre autres, les fondateurs du Front de libération national qui va déclencher la première insurrection de la guerre d’Algérie.

Laurent JOFFRIN L’article est publié sur le site de Libération

Sur un autre haut fait colonial Mé 67 : la mémoire d’un massacre (toujours sur Libération)


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