Des militants Force Ouvrière de la Loire

1840 - Rapport du Docteur Villermé sur la situation de la classe ouvrière

vendredi 2 mai 2008 par Denis RIVIER

LA VIE OUVRIÈRE (1835 1839.)

Le quartier de Lille où il y à, proportion gardée, le plus d’ouvriers pauvres et de mauvaise conduite, est célui de la rue des Étaques et des allées, des cours 2 étroites, tortueuses, profondes, qui communiquent avec elle.

Les plus pauvres habitent les caves et les greniers. Ces caves n’ont aucune communication avec l’intérieur des maisons : elles s’ouvrent sur les rires ou sur les cours, et l’on y descend par un escalier, qui en est très souvent à la fois la porte et la fenêtre. Elles sont en pierres ou en briques, voûtées, pavées ou carrelées, et toutes ont une cheminée ; ce qui prouve qu’elles ont été construites pour servir d’habitation. Communément leur hauteur est de 6 pieds à 6 pieds et demi 3, prise au milieu de la voûte, et elles ont de 10 à 14 ou 15 pieds de Côté 4.

C’est dans ces sombres et tristes demeures que mangent, couchent et même travaillent un grand nombre d’ouvriers. Le jour arrive pour eux une heure plus tard que pour les autres, et la nuit une heure plus tôt

Leur mobilier ordinaire se compose, avec les objets de leur profession, d’une sorte d’armoire ou d’une planche pour déposer les alimens, d’un poèle, d’un réchaud en terre cuite, de quelques poteries, d’une petite table, de deux ou trois mauvaises chaises, et d’un sale grabat dont les seules pièces sont une paillasse et des lambeaux de couverture. Je voudrais ne rien ajouter à ce détail des choses hideuses qui révèlent, au premier coup d’oeil, la profonde misère des malheureux habitans ; mais je dois dire que, dans plusieurs des lits dont je viens de parler, j’ai vu reposer ensemble des individus des deux sexes et d’âges très différens, la plupart sans chemise et d’une saleté repoussante. Père, mère, vieillards, enfans, adultes, s’y pressent, s’y entassent. Je m’arrête... le lecteur achèvera le tableau...

Eh bien ! les caves ne sont pas les plus mauvais logemens elles ne sont pas, à beaucoup près, aussi humides qu’on le prétend. Chaque fois qu’on y allume le réchaud, qui se place alors dans la cheminée, on détermine un courant d’air qui les sèche et les assainit. Les pires logemens sont les greniers, où rien ne garantit des extrêmes de température : car les locataires, tout’ aussi misérables que ceux des caves, manquent également des moyens d’y entretenir du feu pour se chauffer pendant l’hiver...

Et que l’on ne croie pas que cet excès du mal soit offert par quelques centaines d’individus seulement, c’est à des degrés divers, par la grande majorité des 3000 qui habitent le quartier de la rue des Etaques, et par un plus grand nombre d’autres encore qui sont groupés, distribués dans beaucoup de rues, et dans peut être soixante cours plus ou moins comparables...

Chez presque tous les fabricans, la journée est de 15 heures, sur lesquelles on en exige 13 de travail effectif.

A Lille et dans ses faubourgs les ouvriers ordinaires du sexe masculin gagnaient par journée de travail, avant la crise des années 1836 et 1837, de 28 à 35 ou 40 sous, et communément 30 sous.

Les plus forts, depuis 35 jusqu’à 50 sous, mais le plus grand nombre 40 à 45 sous ;
Les plus habiles, les plus intelligens, ceux dont l’apprentissage est long, difficile, ou l’industrie particulièrement recherchée, depuis 45 sous jusqu’à 6 fr., mais la plupart 3 fr ou près de 3 fr. ;
Les femmes bonnes et adroites ouvrières, de 20 à 40 sous, les autres de 12 à 20 sous ;
Les jeunes gens de 12 à 15 ans, depuis 12 sous jusqu’à 25 ;
Et les enfans plus jeunes, de 6 à 15 ou 16 sous.

Ainsi, en supposant une famille dont le père, la mère et un enfant de 10 à 12 ans reçoivent des salaires ordinaires, cette famille pourra réunir dans l’année, si la maladie de quelqu’un de ses membres ou un manque d’ouvrage ne vient pas diminuer ses profits, savoir :

Le père, à raison de 30 sous par journée de travail 450 fr.
La mère, ................ 20 ........................................ 300 .
Un enfant, ..................11 .......................................165
En tout .................................................................. 915

Voyons maintenant quelles sont ses dépenses.

Si elle occupe seule un cabinet, une sorte de grenier, une cave, une petite chambre, son loyer, qui s’exige par mois ou par semaine, lui coûte ordinairement dans la ville, depuis 40 fr. jusqu’à 80.

Prenons la moyenne 60 fr.

Sa nourriture environ :

14 sous par jour, pour le mari ............. 255
12 sous par jour, pour la femme ........ 219
9 sous par jour, pour l’enfant .............. 164
soit en tout ...........................................638

Mais comme il y a très communément plusieurs enfans en bas âge, disons 738 fr.

C’est donc, pour la nourriture et le logement 798 fr.

Il reste par conséquent, pour l’entretien du mobilier, du linge, des habits, et pour le blanchissage, le feu, la lumière, les ustensiles de la profession, etc., une somme de 117 fr.

Certes, ce n’est pas assez. Supposez une maladie, un chômage, un peu d’ivrognerie, et cette famille se trouve dans la plus grande gêne...

La nourriture habituelle des plus pauvres ouvriers de Lille se compose de pommes de terre, de quelques légumes, de soupes maigres, d’un peu de beurre, de fromage, de lait de beurre 1 ou de charcuterie. Ils ne mangent ordinairement qu’un seul de ces alimens avec leur pain. L’eau est leur unique boisson pendant les repas ; mais un très grand nombre d’hommes, et même des femmes, vont chaque jour au cabaret boire. de la bière ou, plus souvent encore, un petit verre de leur détestable eau de vie de grains. Les ouvriers aisés se nourrissent mieux ; ils ont assez souvent le pot au feu ou quelque ragoût dans lequel il entre de la viande, et le matin une tasse de café ordinairement mélangé de chicorée, pris au lait et presque sans sucre. Enfin il existe à Lille, comme dans les autres villes manufacturières, des traiteursgargotiers chez lesquels beaucoup d’ouvriers vont faire chaque jour un repas. Ils y portent leur pain, se font tremper la soupe et choisissent un mets. Parmi ceux ci, il y en a même qui ont leur ménage en ville ; mais alors la femme, qui travaille comme son mari dans les manufactures, n’a pas le temps de faire la cuisine.

Les ouvriers de Lille sont très souvent privés du strict nécessaire ; et cependant ils ne se plaignent point trop de leur sort, et ne se portent presque jamais à des émeutes. Sous ce rapport seulement, ils ressemblent aux malheureux ouvriers des manufactures de l’Alsace. La douceur, la patience, la résignation, paraissent être d’ailleurs le fond du caractère flamand.

Ils offrent très souvent une constitution scrofuleuse 11, surtout les enfans, qui sont décolorés et maigres. Les médecins de la ville m’ont affirmé que la phtisie pulmonaire moissonne beaucoup plus d’ouvriers en coton et de filtiers 1 que d’autres habitans.

M.Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers (Paris, 1840), t. 1, p. 80 sq

notice

Villermé est un médecin qui réalisa une grande enquête sur la condition ouvrière à la demande de l’Académie des sciences morales et politiques.
Cette enquête publiée en 1840 dresse un tableau saisissant de la misère ouvrière de l’époque en particulier à Lille.

Ce qu’en dit Wikipédia.

Des textes choisis de Villermé sont disponible ici

Le texte complet


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