Des militants Force Ouvrière de la Loire

Des syndicats dans la tourmente

jeudi 12 novembre 2009 par Denis RIVIER

C’est un paradoxe ! Jamais les syndicats n’ont été autant à la manoeuvre… Mais jamais ils n’ont compté aussi peu d’adhérents. Dans un monde du travail en constante mutation, les syndicalistes peinent à se réinventer.

aChâteaubourg, en Ille-et-Vilaine, sur le site de Thales Microelectronics où une salariée s’est suicidée le 23 octobre dernier, l’émotion est encore vive. « Pourtant, nous avions alerté sur les difficultés vécues par les salariés de cette unité, sous pression et incertains de leur avenir », raconte Marc-Antoine Marcantoni, délégué syndical CFTC. Un accord sur le stress et la santé au travail a même été signé récemment au niveau du groupe. Mais le texte, paraphé au siège de Thales, est, selon lui, compliqué à faire vivre sur le terrain. « On signe un accord mais si rien ne change au quotidien, ça décrédibilise les syndicats, poursuit-il. Même si nous ne sommes pas responsables de ce suicide, c’est une forme d’échec pour nous. »

Face à la montée de la souffrance au travail, les syndicats semblent impuissants. Chez France Télécom, la CFE-CGC et SUD n’avaient-ils pas créé, il y a deux ans, un « observatoire du stress et des mobilités forcées » pour tirer la sonnette d’alarme ?

Désormais, c’est plutôt le législateur qui dicte le calendrier des représentants syndicaux : accord sur le stress dans les entreprises employant plus de 1.000 salariés d’ici à février 2010, accord sur l’emploi des seniors dans les plus de 50 salariés d’ici à janvier prochain… Tandis que le contexte de crise, et la kyrielle de plans sociaux qui en découle, leur laissent peu de répit.

Ainsi, le paradoxe reste entier : jamais les syndicats n’ont eu autant de pain sur la planche et… aussi peu d’adhérents. Les Français ne sont que 7 % aujourd’hui à être syndiqués, contre 25 % à la fin des années 1970. Un taux à des années-lumière de la Suède (70 %), de la Belgique (53 %) et même de la Grande-Bretagne (28 %). Ce déclin ne semble guère s’inverser : selon une étude menée en juillet par l’Apec sur les jeunes diplômés et le syndicalisme, seuls 2 % des jeunes cadres interrogés adhèrent à une organisation syndicale. Si 75 % d’entre eux n’envisagent pas de le faire, c’est parce que la vie syndicale ne les intéresse pas (68 %) et parce qu’ils n’en ressentent pas l’utilité (60 %).

Dans son livre « Toujours moins ! » publié à l’automne, Dominique Andolfatto jette une lumière crue sur les raisons de ce désamour, entre financement occulte et syndicalistes coupés de leur base : « Auparavant, les militants, nombreux, consacraient l’essentiel de leur temps au contact avec les salariés et résolvaient, au jour le jour, les problèmes d’organisation du travail, de congés, de sanctions arbitraires, de brimades… », analyse ce professeur de sciences politiques à l’université de Nancy. Désormais professionnalisés, absorbés par les négociations ou la gestion de comités d’entreprise et autres organismes, ils sont moins visibles. « Or, la négociation institutionnelle produit des résultats plus indirects pour les salariés, la preuve en étant une dégradation des conditions de travail », souligne Dominique Andolfatto. Effritement des solidarités

Fonctionnement bureaucratique loin des préoccupations concrètes des employés, divisions syndicales, langue de bois… Il n’en faut pas plus pour Jean Grosset, secrétaire général adjoint de l’Unsa : « Les salariés ne voient pas pourquoi s’engager et… où ! Pour les convaincre, un syndicat doit démontrer par son activité concrète qu’il est utile. »

Toutefois, les salariés n’ont pas une vision noire des syndicats. Dans une enquête de la Dares sur les relations sociales en entreprise, 73 % d’entre eux jugent que les syndicats rendent des services. Et 65 % pensent que ces derniers jouent un rôle irremplaçable pour les représenter. Néanmoins, ils sont 57 % à dire que les syndicalistes font passer leurs mots d’ordre et leurs intérêts avant ceux des salariés ! Certes, les syndicats doivent balayer devant leur porte. Mais, sur le terrain, rallier les collaborateurs tient souvent du casse-tête : « Etablir une relation avec les salariés demande du temps, relate Sonia Porot, délégué syndical CGT à Téléperformance. Mais on se heurte au turnover, aux contrats de travail précaires, à l’éclatement du collectif sur de multiples sites… »

Les syndicalistes peinent à s’adapter aux évolutions du monde du travail : « Les gens sont surchargés de boulot et quand les élus passent dans les bureaux, ils ont le sentiment de déranger, note Michel Fontaine, secrétaire général de la CGT à Renault Guyancourt. Et avec le travail mobile, les horaires flexibles, il n’est pas aisé d’organiser des rencontres. »

De plus, l’individualisation dans le travail a conduit à un effritement des solidarités, qui met à mal les actions collectives. A l’instar de la lutte contre le mal-être au travail. « Les salariés se mobilisent dans le chagrin. Mais, après ? Chacun retourne dans son coin », remarque Michel Fontaine. Même constat pour Jean-Michel Daire, délégué syndical CFDT chez IBM. Les salariés, assure-t-il, viennent de plus en plus le consulter, car « ils ont des problèmes - qu’il s’agisse de leur évaluation, du stress ou de l’isolement dans leur poste - dont ils n’arrivent plus à se sortir seuls. Mais la défense individuelle prend le pas sur la défense collective, même si nous essayons de la traiter plus globalement en comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. »

Les syndicats sont pris de court. « Nous sommes montés au créneau pour que certaines dérives managériales soient sanctionnées. Nous avons milité pour qu’un questionnaire sur le stress soit proposé aux salariés lors de la visite médicale. Mais les gens qui ont la tête sous l’eau à cause de la pression sur les objectifs attendent du concret », commente Joël Debeausse, de la CFE-CGC chez BNP Paribas. Dialoguer

Renouer un lien durable avec les salariés dans un monde du travail déstructuré requiert un véritable aggiornamento. La réforme de la représentativité syndicale d’août 2008, qui oblige les syndicats à recueillir 10 % des voix aux élections professionnelles dans les entreprises pour être légitimes, sera-t-elle le déclencheur du changement ? Possible, car pour remporter ces voix, « l es militants vont devoir s’interroger sur leur pratique syndicale, leur communication, leur mode d’action et accroître les contacts avec les salariés pour répondre à leurs vraies attentes », assure Marcel Grignard, secrétaire général adjoint de la CFDT.

A condition, toutefois, « que les élus sortent des discours caricaturaux pour dialoguer véritablement et qu’ils proposent un syndicalisme de service, ancré dans le réel », met en garde Jean Grosset. D’aucuns se montrent plus sceptiques, craignant que les syndicats se transforment en machines électorales, versant dans la surenchère. « On peut tout aussi bien assister à une balkanisation croissante du paysage syndical dans les entreprises, souligne Jean-Marie Pernot, chercheur à l’Institut de recherche économique et sociale (Ires). Ou voir se former des alliances bizarres, de circonstance, entre organisations ! » Une « soupe syndicale » qui pourrait décourager, encore davantage, les salariés…

NATHALIE QUERUEL, Les Echos 10/11/09 Les Echos-20091110]


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